« Mon père saignait de la tête, seul sur une piste cyclable. Un inconnu a su exactement quoi dire aux secours. »
Le dimanche 8 juin, à 10 h 12, mon téléphone a sonné. Un numéro inconnu. J'ai failli ne pas décrocher.
« Bonjour, vous êtes Thomas ? Je suis avec votre père. Il est tombé à vélo. Les secours arrivent. »
L'homme au bout du fil s'appelait Karim. Il faisait son footing le long de la Loire. Il ne connaissait pas mon père. Il ne connaissait pas mon nom. Et pourtant, c'est lui qui a dit aux secours ce qu'il fallait savoir, au moment où ça comptait.
Je vous raconte comment c'est possible. Parce que si votre père ou votre mère fait encore du sport seul, cette histoire peut vous concerner beaucoup plus tôt que vous ne le pensez.
Mon père, 74 ans, 60 kilomètres par semaine
Mon père s'appelle Bernard. 74 ans, ancien professeur de technologie, veuf depuis six ans. Et cycliste depuis toujours.
Trois fois par semaine, il enfourche son vélo de route et part seul le long de la Loire. Une vingtaine de kilomètres à chaque sortie, toujours seul, toujours sans rien dans les poches : ses clés, son téléphone, et c'est tout. Pas de portefeuille, « ça fait du poids ».
Au poignet, sa vieille montre à aiguilles, celle de son départ à la retraite. Il ne sort jamais sans.
Et depuis trois ans, mon père est sous anticoagulant. Un traitement pour le cœur, à cause d'un rythme cardiaque irrégulier. Son cardiologue lui avait dit de faire attention aux chutes. Il avait répondu qu'il ne comptait pas arrêter le vélo pour autant.
Qu'il tombe un jour, je pouvais l'accepter : tout le monde tombe. Ce qui m'empêchait de dormir, c'était l'idée qu'il tombe seul, et que personne ne sache qu'il était sous anticoagulant.
Pourquoi l'anticoagulant change tout
Je l'ai compris en accompagnant mon père chez son cardiologue. Un anticoagulant fluidifie le sang pour éviter les caillots. C'est ce qui protège mon père d'un AVC. Mais il y a un revers :
- Une plaie saigne beaucoup plus, et beaucoup plus longtemps.
- Un choc à la tête peut provoquer un saignement à l'intérieur du crâne, parfois sans aucun signe visible au début.
- Les secours ne le prennent pas en charge de la même façon s'ils savent qu'il est sous anticoagulant : examens en priorité, et un traitement pour contrer l'effet du médicament si besoin.
Sauf que si mon père était inconscient, personne ne pouvait le savoir. Ni le passant qui le trouverait, ni les pompiers, ni le médecin du SAMU.
Le cadeau de Noël qu'il ne voulait pas
À Noël dernier, je lui ai offert un petit paquet. Il s'attendait à des chaussettes de vélo. C'était un étui MsID.
Un petit étui en silicone qui s'enfile sur le bracelet de la montre qu'il porte déjà et se remonte jusqu'au cadran. Sur le dessus, un logo et une mention : « Retourner pour info ». Au dos, un QR code. N'importe qui le scanne avec l'appareil photo de son téléphone et tombe sur sa fiche d'urgence.
Sa réaction ? « Tu me prends pour un grabataire ? »
Je lui ai répondu que non, justement. Qu'un grabataire ne fait pas 60 kilomètres par semaine seul sur une piste cyclable. Que c'était pour qu'il puisse continuer à le faire, et que moi j'arrête de m'inquiéter.
Il a grommelé. Puis il l'a glissé sur le bracelet de sa montre, le soir même. Pas de batterie, rien à recharger, rien à apprendre : pour lui, ça ne changeait rien. Et c'était exactement le but.
- Son anticoagulant, bien en évidence, avec le dosage
- Ses autres traitements pour le cœur
- Son allergie à un antibiotique
- Son groupe sanguin
- Le nom de son cardiologue
- Mon numéro, avec la mention « fils, à appeler en premier »
Le dimanche 8 juin, 9 h 58
Ce que je vais vous raconter, je l'ai reconstitué avec Karim, avec les pompiers et avec mon père, qui n'a aucun souvenir des dix minutes qui ont suivi sa chute.
Il roulait sur la piste cyclable, à la sortie de Nantes. Une plaque de gravillons dans un virage. La roue avant a glissé. Sa tête a heurté la bordure en béton. Il portait son casque, mais le choc a été violent, et il s'est ouvert le front juste sous le bord du casque.
Karim courait à une centaine de mètres. Il a vu le vélo à terre, et mon père allongé, qui ne bougeait presque pas. Et beaucoup de sang. Une plaie à la tête saigne toujours beaucoup. Sous anticoagulant, encore plus.
Mon père reprenait conscience par moments, mais il était incapable de répondre. Il ne savait plus quel jour on était. Il ne se souvenait plus de son propre nom de famille.
Karim a appelé le 15.
La question du SAMU
Au téléphone, le médecin régulateur du SAMU a posé les questions habituelles. Est-ce qu'il respire ? Est-ce qu'il répond ? Et puis celle-ci :
« Est-ce que vous savez s'il prend des médicaments ? Un anticoagulant ? »
Karim ne savait rien. Il allait répondre non. Et puis il a vu la montre au poignet de mon père. Et le petit étui, avec écrit dessus : « Retourner pour info ».
Il l'a retourné. Il a scanné le QR code avec son téléphone, qu'il avait déjà à la main. Et il a lu, mot pour mot, au médecin du SAMU :
- Sous anticoagulant, avec le nom et le dosage
- Allergie à un antibiotique
- Groupe sanguin
- Contact d'urgence : Thomas, fils
Le médecin lui a dit de comprimer la plaie avec son t-shirt en attendant les pompiers. Puis Karim m'a appelé.
Entre le moment où Karim a trouvé mon père et le moment où le SAMU savait tout : moins de deux minutes.
Ce que ça a changé
Parce que le SAMU savait qu'il était sous anticoagulant, mon père a été pris en charge comme un traumatisme crânien à risque dès la première minute, et plus comme une simple chute de vélo avec une plaie au front. Direction les urgences du CHU, avec un scanner de la tête en priorité.
Le scanner a montré un petit saignement à l'intérieur du crâne. Invisible de l'extérieur. Le genre de saignement qui, sous anticoagulant, peut grossir en quelques heures sans que personne ne s'en rende compte, surtout chez quelqu'un qui répète « ça va, ça va » en se relevant.
Les médecins ont pu lui donner rapidement un traitement pour contrer l'effet de son anticoagulant, et le surveiller de près. Le saignement n'a pas grossi. Pas d'opération. Mon père est sorti au bout de cinq jours, avec sept points de suture et une sacrée bosse.
Le neurologue qui l'a suivi m'a dit une phrase que je garde : « Dans ce genre de cas, le plus précieux, c'est l'information dès le départ. Vous n'imaginez pas le nombre de fois où on la découvre trop tard. »
Et le groupe sanguin, dans tout ça ?
On me pose souvent la question. Oui, son groupe sanguin est sur sa fiche, et le médecin du SAMU l'a noté. Mais je vais être honnête avec vous : l'information décisive était ailleurs.
À l'hôpital, par sécurité, ils refont toujours eux mêmes l'analyse du groupe sanguin avant une transfusion. Ce qui a changé la prise en charge de mon père, c'est de savoir tout de suite qu'il était sous anticoagulant.
Je vous le dis parce que beaucoup de gens pensent que le groupe sanguin est la chose la plus importante à porter sur soi. Pour une personne âgée qui prend des médicaments, la liste de ses traitements compte bien plus.
Ce qu'il aurait eu sur lui sans l'étui
J'y ai beaucoup repensé. Ce jour là, sans l'étui, voici ce que Karim aurait trouvé sur mon père :
- Ses clés. Qui ne disent rien à personne.
- Son téléphone. Verrouillé par un code. Karim n'aurait pas pu l'ouvrir, ni trouver mon numéro.
- Aucun portefeuille, aucune carte. Il ne prend jamais rien à vélo.
- Sa montre. Qui, sans l'étui, ne disait rien non plus.
Un homme de 74 ans, sans papiers, sous anticoagulant, qui saigne de la tête sur une piste cyclable. Et personne pour le dire aux secours.
Ce que montrent les chiffres officiels
La même année, 20 148 personnes de 65 ans et plus sont décédées en lien avec une chute. C'est la première cause de décès accidentel après 65 ans.
Derrière chacun de ces chiffres, il y a eu ce moment où quelqu'un a dû répondre à la place de la personne tombée. Mon père a eu la chance que quelqu'un puisse le faire.
Mon père aujourd'hui
Il a repris le vélo six semaines après sa chute. Même parcours, même montre, même étui. Il a juste ajouté un détour pour éviter le virage aux gravillons.
Il ne me parle jamais de l'étui. Mais le mois dernier, j'ai appris qu'il en avait commandé un pour Jean-Pierre, son copain du club de cyclo, qui roule seul lui aussi.
Et Karim ? On l'a invité à déjeuner. Mon père lui a offert une bouteille. Karim lui a répondu qu'il n'avait rien fait de spécial, qu'il avait juste lu ce qui était écrit. C'est exactement ça. Il fallait juste que ce soit écrit quelque part.
« Ce jour là, je n'aurais rien pu dire. Ma montre l'a dit à ma place. » Bernard, 74 ans
Pourquoi j'écris tout ça
Parce que je pense à Karim. À la chance qu'on a eue qu'il passe par là. Et au fait que, sans cet étui, même Karim n'aurait rien pu dire aux secours.
Si votre père ou votre mère fait encore du vélo, de la marche, du jardinage, ou vit simplement seul, posez-vous cette question :
Si un inconnu le trouvait au sol demain, qu'est-ce qu'il pourrait dire aux secours ?
Si la réponse est « rien », regardez MsID. Il garde sa montre, ses habitudes, sa liberté. Et un inconnu peut enfin parler pour lui.
C'est le meilleur cadeau que j'aie jamais fait à mon père. Et c'est celui qu'il voulait le moins.
- Se glisse sur la montre qu'il porte déjà
- Aucune batterie, rien à recharger
- Traitements, allergies et contacts en un scan

